Scandales à l’épicerie : quand il faut un prêt pour acheter du fromage !

Isabelle Naessens

21 mars 2023

5 minutes

S’il y a bien une chose qui est difficile à avaler sans broncher, c’est le prix exorbitant des aliments. On a beau dire que l’inflation commence à reculer, le panier d’épicerie, lui, est de plus en plus lourd à pousser.

Cela fait maintenant quatorze mois consécutifs que les prix ne cessent d’augmenter. Selon Statistique Canada, on parle d’un écart de 11,4 % entre janvier 2022 et janvier 2023, un record depuis quarante ans. Notons que l’inflation est actuellement de 5,9 %. Pour certains produits, les hausses vont de 20 % à 50 % : le paquet de bagel est à $6.49, le pied de céleri à $5.99, le beurre et le bloc de fromage frisent les sept ou huit dollars! Pourquoi l’essentiel devient-il hors de prix?

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Profits exagérés des grands épiceries?

Les profits gargantuesques des épiciers

Depuis 2022, les trois grandes chaînes Loblaw, Metro et Sobeys IGA, ont affiché des profits records, bien plus élevés que lors des cinq années précédentes. La première se distingue notamment avec des profits de 180 M$ en plus pour cette période, soit 1 M$ supplémentaire par jour! Les épiciers profiteraient-ils de l’inflation pour facturer davantage?

Le Bureau de la concurrence du Canada a lancé une enquête sur la concurrence dans l’industrie de l’épicerie ; malheureusement, il n’a pas le pouvoir d’exiger des renseignements aux entreprises… 

En commission parlementaire à Ottawa, les dirigeants ont assuré qu’ils n’étaient pas à blâmer, et que leurs marges de profit n’avaient pas changé. Ils ont aussi rejeté la possibilité d’une entente anticoncurrentielle entre elles…  L’augmentation des prix ne serait donc pas indue. 

D’une part, elle refléterait la diversité des services offerts en épicerie (vestimentaire, pharmacie, filiale de services financiers). De l’autre, elle serait intrinsèquement liée aux nombreux facteurs mondiaux en amont de la chaîne d’approvisionnement : coûts des transports et ports bloqués, le manque de main d’œuvre, la chute du dollar canadien face à la devise américaine, etc. Les prix de détail n’auraient pas augmenté plus vite que les coûts.

La pandémie, la guerre et le dérèglement macroéconomique qu’ils ont générés, ont quand même le dos large. Pointer du doigt les responsables devient effectivement flou. Les données ne sont pas très détaillées. Au Québec, on demande aussi une commission parlementaire.

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Les prix montent et le pouvoir d'achat baisse. La consommation des ménages va-t-elle changer?
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Les cartels du pain, du lait, du sirop d’érable…

On pourrait aussi parler des industriels de certains secteurs clés de l’alimentation au Québec qui ont été accusés de gonfler les prix, et de les maintenir à un niveau exagéré pendant plusieurs années. 

Les épiciers et grossistes en boulangerie ont effectivement participé à une entente de fixation des prix du pain entre 2001 et 2015, ce qui avait donné droit à des cartes cadeau de 25$ en 2017. Somme toute, une maigre compensation…

 

Parlons aussi le système de production du lait plafonné par des quotas afin d’augmenter les prix, fixés « en toute transparence » par la Commission canadienne du lait. On comprend en outre pourquoi les fermiers laitiers, qui doivent défrayer un montant considérable pour obtenir lesdits quotas, ne peuvent pas concurrencer les producteurs étrangers. 

Et que dire de la pénurie de sirop d’érable artificiellement provoquée afin de faire grimper les prix? Tous les acériculteurs sont soumis aux règles de la Fédération des producteurs acéricoles du Québec qui, afin de mieux contrôler les prix sur le marché, a créé une réserve mondiale de sirop d’érable pour fixer les prix et éviter les ventes au rabais à la suite d’une bonne production saisonnière.

Un drôle de système à guichets uniques de gestion de l’offre de ces produits québécois qui fait augmenter les prix des aliments essentiels de notre fameux panier bleu… 

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Petits producteurs locaux essoufflés

Aujourd’hui, les trois grands épiciers occupent 60 % du marché. En ajoutant Costco et Walmart, 80 % du marché est détenu par cinq grands joueurs. Que dire des petits indépendants et notamment, des producteurs locaux?

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Le travail méconnu de nos maraîchers, fermiers et producteurs locaux

Il y a sans nul doute un regain d’amour envers nos fermiers et maraîchers qui mettent de l’avant les joyaux de notre terroir. On aime les petits marchés, on veut consommer local et bio, de préférence. Mais le consommateur est encore loin du producteur et méconnaît ses réalités : compétition, production saisonnière et dépendante des conditions climatiques, rareté de la main d’œuvre locale, épuisement physique, psychologique et financier, politique des bas prix, rentabilité déficiente… Les problèmes de nos agriculteurs passent souvent inaperçus derrière leurs jolis logos et stands instagrammables

Monter les prix? À moins de mieux saisir les enjeux, les consommateurs rechignent déjà. Aller chercher des subventions? Elles ne répondent pas toutes aux besoins réels et priorisent la technologisation, la compétitivité et l’expansion plutôt que la préservation des terres agricoles ou des modes de production responsables.

Dans tous les cas, une réflexion individuelle et collective à propos de notre mode de consommation alimentaire s’impose.

La crise actuelle est une occasion de questionner l’oligopole actuel, de soutenir les producteurs locaux, de s’engager sur la voie d’une certaine auto-suffisance et de réaligner ses choix… pour la planète, pour notre conscience et même pour notre portefeuille!

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À propos de l'auteur(e)

Isabelle Naessens

À propos de Isabelle Naessens

Rédactrice, analyste, critique, Isabelle Naessens est une femme réfléchie, engagée et versatile qui a œuvré en relations internationales avant de se tourner vers la communication. Stratège relationnelle créative, elle se joint à l’équipe de Henkel Média en tant que rédactrice principale et créatrice de contenus.