Retour vers le… passé

21 avril 2022

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Notre chroniqueuses Valérie Beaudoin, experte de la politique américaine

Si vous consultez un peu l’actualité américaine, vous avez très certainement vu les nombreuses lois votées récemment qui nous donnent l’impression qu’il y a un retour en arrière dans certains États conservateurs.

Les États-Unis ont beau être un voisin immédiat du Canada, il est clair que dans cette catégorie de débats de société, ceux-ci nous semblent carrément dépassés.

L’unique question de l’avortement pourrait faire l’objet de plusieurs chroniques.

La fin du choix pour les femmes ? 

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Malgré une décision datant de 1973 (Roe v. Wade) garantissant le droit des femmes de choisir si elles souhaitent avoir un avortement en cas de grossesse, une poignée d’États font tout pour renverser ce droit que l’on croyait pourtant acquis. On peut penser au Texas et à sa loi extrêmement controversée où les citoyens peuvent eux-mêmes poursuivre une personne qui assiste une femme désirant avoir une procédure passée les six  semaines de gestation (moment durant lequel  plusieurs femmes ne sont même pas au fait de leur grossesse). 

Il y a aussi une loi au  Mississippi qui est présentement à l’étude par la Cour suprême, qui changerait les paramètres de Roe v. Wade : on passerait à un maximum de 23 semaines à environ à 15 semaines. La Floride a d’ailleurs passé une loi calquée sur celle-ci dans les dernières semaines. 

En Oklahoma, le gouverneur a signé ce mois-ci une loi criminalisant l’avortement. Un médecin qui pratique un avortement est passible  d’une amende allant jusqu’à 100 000 dollars et/ou 10 ans de prison. Tout cela, sans exception en cas de viol ou d’inceste. Inimaginable au Québec  en 2022.

Recul des droits LGBTQ2+

Ajoutant à cela un recul énorme pour les droits des personnes LGBTQ2+. Depuis le début de l’année, plus de 230 lois limitant leurs  droits ont été proposées par des élus aux quatre coins des États-Unis. La moitié concerne les personnes transexuelles. Les élus élaborent très souvent ces lois en se basant sur la religion, et ce, malgré une séparation supposément claire entre celle-ci et l’État dans la constitution. Un exemple connu : la loi surnommée par ses détracteur « Don’t say gay », passée en Floride récemment. Elle interdit les discussions entourant le genre et l’orientation sexuelle dans les écoles primaires, réservant cette responsabilité à la bulle familiale.  La raison donnée par le gouverneur de l’État ? L’école est là pour « éduquer et non endoctriner ».

En Alabama, on a criminalisé les soins médicaux pour les personnes de moins de 19 ans qui souhaitent changer de genre. Concrètement, un médecin qui prescrit des hormones à une personne de 18 ans pourrait passer jusqu’à dix  ans derrière les barreaux. 

Au Texas, des élus envisageaient de créer une loi permettant d’enquêter sur les parents d’enfants en transition. C’est donc dire que l’équivalent de la Direction de la protection de la jeunesse(DPJ) ouvrirait automatiquement une enquête de maltraitance de la part de parents qui permettraient à leur enfant mineur d’avoir un traitement hormonal. Finalement, au Texas, en Oklahoma, en Louisiane et au Mississipi, il est interdit dans les écoles de présenter une image positive de l’homosexualité (dans les années 1990, ces lois ont été surnommées no promo homo). 

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Nous sommes pourtant très loin des grandes lois passées ces  dernières années, comme la légalisation du mariage entre personnes de même sexe en 2015 ou encore de la fin du « don’t ask don’t tell » dans l’armée américaine en 2011. On revient même sur des débats que nous avons aussi eu au Canada sur les salles de bain non genrées. Des États conservateurs souhaitent un retour en arrière quant à  l’obligation,  grâce à une  loi, d’utiliser la toilette associée au sexe à la naissance. L’ironie, c’est que les choses changent dans le sens contraire au niveau fédéral. Depuis le 11 avril, il est désormais possible d’indiquer un genre neutre (X) sur les passeports américains !

L’électorat avant tout 

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Pourquoi voter des lois comme celles-ci en 2022 ? je crois que la réponse est assez simple : pour obtenir plus de  votes. À l’ère où les questions de genre, d’éducation et de religion sont centrales pour une certaine frange de l’électorat républicain, c’est payant d’affirmer  dans les médias que les dirigeants  prennent des décisions pour « protéger les familles ». Un républicain de la Floride qui n’a pas suivi la ligne de parti et a choisi de voter contre la législation « Don’t say gay » a ainsi résumé cette approche : «J’ai l’impression que l’objectif de cette loi est de faire l’actualité et non de résoudre un problème. En 12 ans comme élu, jamais un parent m’a parlé d’inquiétude en ce sens.»

Selon un sondage Gallup, 70 % des Américains sont en faveur du mariage entre personnes de même sexe. En 2019, dans un sondage réalisé par la même firme, plus de la moitié des Américains croyaient que de nouvelles lois étaient nécessaires pour réduire la discrimination envers les personnes homosexuelles ou transgenres. 

Il sera donc très intéressant de voir l’effet sur les électeurs lors des élections de mi-mandat de novembre. Ce ne sont pas tous les républicains qui sont d’accord pour ouvrir des dossiers qui étaient théoriquement clos. Certains élus du parti sont-ils allés trop loin ?

Je peux déjà voir l’autre côté de la médaille. Des lois aussi restrictives et dramatiques pour les femmes ou les personnes déjà marginalisées peuvent considérablement motiver la base démocrate et certains indépendants. À titre d’exemple, l’élection de 2020 a été gagnée par Biden en grande partie par la motivation des démocrates à empêcher Donald Trump d’obtenir un deuxième mandat.

Il serait très probable que les démocrates qui ne votent pas systématiquement aux élections de mi-mandat soient tentés de le faire pour empêcher d’autres lois du genre d’être entérinées.  Ils pourraient aussi espérer, tout simplement, de les renverser.

À propos de l'auteur(e)

Valérie Beaudoin

À propos de Valérie Beaudoin

Analyste et chroniqueuse

Valérie Beaudoin est analyse et chroniqueuse de politique américaine. Elle traite de divers enjeux de cette société, qui ont souvent un impact chez nous. Elle est également chercheure associée à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand et membre du Groupe de recherche en communication politique de l'Université Laval.