Réforme sociale aux États-Unis | Des promesses trop ambitieuses? 

Valérie Beaudoin

2 février 2022

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Notre chroniqueuses Valérie Beaudoin, experte de la politique américaine

Joe Biden vient de terminer sa première année à la présidence des États-Unis et malgré plusieurs réussites en début de mandat, il est bien loin d’obtenir un A+ au regard de ses promesses tenues.

Nous avons tendance à regarder notre voisin du Sud avec des lunettes roses et à aspirer au rêve américain. Les États-Unis ont beau être « the land of the free », ils sont exceptionnellement en retard à plusieurs niveaux par rapport à de nombreuses nations de la planète. Je dois préciser ici que ces comparaisons concernent des pays industrialisés, capitalistes, démocratiques et, disons-le, riches.

Je ne vous apprendrai sûrement rien en vous disant qu’il n’existe actuellement pas d’assurance maladie universelle aux États-Unis et que le secteur privé a une place très importante dans les soins de santé. Pour des millions d’Américains, imaginer un système comme celui du Canada relève du socialisme, voire du communisme.

Les changements, aussi petits soient-ils, sont donc extrêmement difficiles.

Biden, le nouveau Roosevelt ?

À défaut de transformer tout le système de santé, les démocrates de Joe Biden ont promis à leurs électeurs qu’ils allaient entreprendre de grandes réformes sociales et économiques, les plus importantes depuis le New Deal de Franklin D. Roosevelt après la Grande Dépression. Cette promesse démocrate s’incarne dans le plan de réformes Build Back Better, un gigantesque projet originalement évalué 3 500 milliards $ américains. Mais voilà que ce plan ne verra pas le jour, puisque deux sénateurs démocrates centristes refusent de le soutenir au Sénat et empêchent ainsi cette réforme de devenir loi. Pourquoi ? Le coût qui lui est associé est énorme et l’économie américaine est déjà en mauvaise posture, dit l’un des deux sénateurs, Joe Manchin, de la Virginie-Occidentale.

Pourtant, j’estime que plusieurs mesures proposées dans ce projet n’ont rien de révolutionnaire pour nous au Canada. Voici quelques-unes d’entre elles :

  • L’éducation préscolaire gratuite (l’équivalent de notre maternelle quatre ans)
  • Des services de garde abordable
  • Allocations pour les enfants
  • Baisse du prix des médicaments sous prescription, dont un prix fixe pour l’insuline
  • Élargissement de ce qui est couvert par l’assurance publique Medicare
  • Congés parentaux

Cette liste, non exhaustive, n’inclut pas une section très importante du plan qui touche l’environnement et la transition énergétique amorcée par la majorité des grands pays industrialisés. En effet, environ 555 milliards de $ US du plan serviraient à favoriser l’énergie renouvelable, autant pour les entreprises que pour les citoyens, ainsi que le transport électrique.

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Le président américain Joe Biden

Maman, papa

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L’une des mesures qui frappent le plus notre imaginaire concerne les congés parentaux. En 2020, seulement 20 % des employés du secteur privé ont pu bénéficier d’un tel service. En fait, les États-Unis sont le seul pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques à ne pas avoir de programme de congé parental.

Actuellement, l’unique mesure qu’on peut retrouver est celle touchant les compagnies de 50 employés et plus qui sont dans l’obligation d’accorder un congé de 12 semaines, en garantissant que la personne ne perdra pas son emploi. Attendez avant de pousser un soupir de soulagement, il n’y a aucune obligation monétaire associée à cette mesure : seulement une garantie d’emploi.

C’est justement ce congé parental payé que réclamait une majorité de démocrates avant d’abaisser leur proposition à quatre semaines. Finalement, ils ont choisi de morceler le plan de réformes en différentes mesures parce que cette proposition des 12 semaines, même abaissée, était trop coûteuse selon certains politiciens.

Les inégalités en santé

En ce qui concerne les soins de santé, 2,2 millions d’Américains vivant sous le seuil de la pauvreté n’ont pas accès à l’assurance publique.

La majorité d’entre eux sont des Afro-Américains, ce qui n’aide pas à atteindre l’égalité des chances.

Dans une trentaine d’États, les Américains de classe moyenne dédient environ 10 % de leur salaire pour payer des frais liés à leur assurance médicale. De toute évidence, ils sont très loin de la gratuité retrouvée au Canada.

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Éduqués, mais endettés

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Selon moi, un autre débat majeur aux États-Unis touche la dette des étudiants. D’ailleurs, Joe Biden souhaite que l’éducation universitaire soit plus abordable. Il a proposé, dans son plan original, de payer quelques sessions dans les universités publiques américaines pour favoriser l’accès aux études supérieures, où les gens moins fortunés sont défavorisés.

À la mi-janvier, la dette totale des étudiants s’élevait à plus de 1873 milliards $ US. Près de 45 millions d’Américains sont lourdement endettés en raison de leurs études. Il en coûte en moyenne 35 720 $ US par année pour étudier à l’université. À moins de gagner rapidement un salaire dans les six chiffres, je crois qu’il est difficilement envisageable pour un jeune adulte de rembourser rapidement une dette de cette ampleur.

Le président Biden avait promis d’annuler 10 000 $ US de la dette de chaque étudiant, mais aucun projet de loi n’a été voté en ce sens jusqu’à maintenant. Une autre promesse non tenue.

Une bonne idée pour tout le monde ? 

Le flamboyant homme d’affaires Elon Musk, fondateur de Tesla, a fait plusieurs déclarations dans les médias pour demander aux membres du Congrès de refuser le plan de Joe Biden. Il estime que l’État en fait déjà trop et que ce projet est excessivement coûteux.

À l’opposé, plusieurs dirigeants de grandes entreprises comme General Motors, Ford ou encore Microsoft font pression sur les politiciens pour que Build Back Better puisse voir le jour.

Quant au Canada, le gouvernement fédéral s’inquiète d’un élément important du plan : un crédit de 12 500 $ US qui serait accordé aux citoyens faisant l’acquisition d’une voiture électrique produite en totalité aux États-Unis et par une entreprise syndiquée !

Pour Justin Trudeau, cette mesure va à l’encontre des règles de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) qui vise à favoriser une chaîne de production traversant les frontières. Dans l’éventualité où cette mesure est adoptée, l’effet sur l’industrie automobile canadienne pourrait être brutal.

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Quand on se compare, on se console 

Notre système de santé est loin d’être parfait (nous n’avons qu’à regarder les problématiques soulevées durant la pandémie de COVID-19), mais jamais une personne ne se verrait refuser des soins en fonction de ce qu’elle a dans son compte en banque. Quant aux congés parentaux, les Québécois sont très loin de plusieurs citoyens des pays scandinaves en ce qui a trait aux avantages sociaux, mais bien au-devant de nos voisins américains.

Il reste maintenant trois ans au mandat de Joe Biden. Dire que les attentes sont très élevées est un euphémisme…

À propos de l'auteur(e)

Valérie Beaudoin

À propos de Valérie Beaudoin

Analyste et chroniqueuse

Valérie Beaudoin est analyse et chroniqueuse de politique américaine. Elle traite de divers enjeux de cette société, qui ont souvent un impact chez nous. Elle est également chercheure associée à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand et membre du Groupe de recherche en communication politique de l'Université Laval.