Les cabanes ont survécu | Le retour des parties de sucre

15 avril 2022

Il est de ces traditions qu’on ne peut déraciner sans écorcher les âmes. Si nos cabanes à sucre représentent ce que les vignobles sont aux yeux de nos cousins Français, alors il faut protéger et rendre hommage à nos shacks en bois rond qui subliment l’or blond. 

Pourtant il y a peu, un couperet tombait, entaillant nos érables plus profondément, laissant une cicatrice vive au sein du patrimoine acéricole du Québec. Sous le coup des mesures sanitaires de 2020 et 2021, 60 érablières sur 200 fermaient leurs portes, et personne ne les retenait. Sauf peut-être celle qui allait fonder l’Association des salles de réception et érablières commerciales du Québec, et mettre en branle Ma cabane à la maison. Retour avec Stéphanie Laurin sur l’opération sauvetage qui a pris des airs de victoire. Aujourd’hui, la saison bat son plein. Marie-Claude Laverdière, co-propriétaire de Au Bec Sucré, témoigne d’un engouement exceptionnel. 

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Monsieur Désautels su sa terre

Hommage à nos cabanes

Raquettes en babiche, chalumeaux, vilbrequins… Des images d’un autre univers, presque ancien, où le temps semble suspendu. On chauffe le poêle comme des entêtés, pour que s’évaporent 39 gouttes, et que de cette alchimie naisse une seule goutte de sirop. On a les pieds trempés et les mains gelées d’avoir couru l’eau qui débordait des chaudières, enfoncés dans la neige jusqu’au fourchon ou calés dans la bouette quand il pleuvait à boire debout, un matin de printemps trop précoce. On s’accote sur les cordes de bois en regardant nos vestes fumer, elles aussi. De l’ouvrage, il y en a. De l’amour, aussi. Ici, on tisse les familles et on fait vivre la tradition. 

Une tradition que Stéphanie Laurin veut garder vivante. L’an dernier, l’acéricultrice a lancé le projet des boîtes-repas Ma cabane à la maison, pour faire comme si… « En mars 2020, tout le monde a dû fermer d’un coup, sans préavis. Si les restrictions avaient été maintenues en 2021, c’est près de 75% des cabanes à sucre touristiques de la province qui pensaient fermer. Aujourd’hui, je peux dire avec fierté que c’est mission accomplie : les cabanes ont été sauvées! Des 140 salles à manger qu’il restait, seule une ou deux ont fermé depuis. Grâce à la plateforme, on a généré onze millions de dollars et demi en ventes, et un engouement renouvelé ».

Même si le Québec produit 72% du sirop d’érable mondial, sur 7400 entreprises acéricoles, seules 140 reçoivent des clients à manger. « Les cabanes familiales sont aujourd’hui enfin considérées comme des entreprises, et le public réalise à quel point elles sont fragiles, et qu’elles font partie d’un patrimoine à préserver. C’est important que les jeunes générations se les approprient car il n’y en a presque plus ».

Ça swing au Bec Sucré 

Cette année, plus besoin de s’encabaner ! « Dès que le passeport vaccinal a été enlevé, j’ai fait deux mois de réservation en deux semaines, s’emballe Marie-Claude, copropriétaire de l’érablière familiale. Les gens avaient hâte de revenir. J’ai même sorti mon agenda pour 2023. Et on a décidé d’ouvrir une autre semaine après Pâques, jusqu’au 24 avril ». 

Même si l’initiative est toujours de mise, celle qui s’occupe de la gestion d’Au bec sucré a décidé de n’offrir des boîtes-repas qu’en formule alternative ce printemps-ci. « C’est quand même plus de travail : le jambon, il faut le cuire, le refroidir, le dégraisser, le couper, le peser, le mettre dans des boîtes au frigo. Ça prend autant d’employés pour faire 100 boîtes que pour recevoir 160 personnes. Par contre, ça a bien marché.

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Au départ, j’avais acheté 100 contenants. Ma belle-mère m’a suggéré 200, et je lui ai dit qu’elle était folle ! Je me demandais qui viendrait les chercher si loin, mais on en a vendu 700 ! On est vraiment content ». Stéphanie Laurin a confirmé que 65% des érablières avaient connu une rentabilité plus grande qu’avant la pandémie.

« Et puisqu’on a un permis de la Mapaq et que les restos pouvaient rouvrir à partir du 13 mars, on s’est retroussé les manches et on a fait la cabane 2.0 en formule buffet, une bulle familiale à la fois. On était à 50 % de capacité avec des plexiglas en travers de nos grandes tables. Mais je dois dire que de revoir les gens en vrai, ça n’a pas de prix ! »

Même si elle est en périphérie de Valcourt, une municipalité connue surtout pour le Grand Prix de Ski-Doo où Marie-Claude travaille l’hiver comme coordonnatrice d’événements, la cabane de la famille Desautels s’active comme une fourmilière. Tout le monde est là, aux fourneaux, en service au buffet, à accueillir la visite, sur le tracteur, à la ferme, à courir l’eau d’érable ou à bouillir. « Y’a mes jeunes, les cousins, les cousines, les mon’onc pis les ma tantes ! On a 2200 entailles, et pas de tubulures. On a toujours été aux buckets… depuis 1984. Ça a commencé quand un couple s’est arrêté pour aider. Madeleine leur a offert de rester à manger, elle cuisait des fèves et du jambon. L’année suivante, ils sont repassés avec des amis. C’est comme ça que ça a grossit. Le bâtiment s’est agrandi au fil du temps, c’est mon beau-père Roger qui l’a construit en s’inspirant de sa porcherie. Ils avaient les ressources pour aider dans le temps, dix enfants d’un bord, dix-sept de l’autre ». La longue cabane est en planche de grange, et les murs à l’intérieur sont encastrés de rondins. Au fond de la salle, mon oncle cuit des toasts sur la vieille cuisinière Bélanger. Dehors, on coule le sirop chaud sur la neige. La tire est prête. Sur la terre de leurs aïeuls, ils continuent à faire de la magie.

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À propos de l'auteur(e)

Isabelle Naessens

À propos de Isabelle Naessens

Rédactrice, analyste, critique, Isabelle Naessens est une femme réfléchie, engagée et versatile qui a œuvré en relations internationales avant de se tourner vers la communication. Stratège relationnelle créative, elle se joint à l’équipe de Henkel Média en tant que rédactrice principale et créatrice de contenus.