Essor du slow fashion | Lila, la petite marchande de tissus

Séries: Écoentrepreneuriat

3 novembre 2021

L’industrie du textile est la deuxième plus polluante du monde, après celle du pétrole. De la fleur de coton jusqu’au tissu fini, des ressources humaines et naturelles ont été épuisées à travers la planète depuis des lustres. Lila Rousselet a donc pris le pari de confectionner le plus localement possible des tissus écologiques et responsables. De fil en aiguille, elle tisse un monde plus juste. Conversation avec la fondatrice de Montloup.  

Filage, tissage, teinture, confection, finition : à travers les transformations de la filière du textile, il y a des considérations sociales, économiques et environnementales. Voici l’occasion de voir ce joli pull griffé autrement.

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© Morgane Clément Gagnon

Finis les sweartshirts des sweatshops

« C’est étrange à dire comme entrepreneure, mais je milite vraiment pour la décroissance », affirme sans sourciller Lila. Il faut dire que l’industrie dans laquelle elle travaille a engendré une catastrophe sociale : la grande majorité des employés des usines de filage et de confection, principalement des femmes et des enfants, sont sous-payés et travaillent dans des conditions déplorables. « C’est le cas dans les pays exportateurs de vêtements comme le Bangladesh ou l’Indonésie, mais il existe également des sweatshops au Canada et aux États-Unis qui profitent de la situation des immigrants », raconte-t-elle.

Derrière un vêtement bon marché se cache une source certaine d’exploitation. Toujours moins cher, toujours plus : c’est le modèle commercial d’une industrie gigantesque de renouvellement continu des garde-robes. C’est la fast fashion, une mode éphémère et jetable basée sur le modèle commercial d’une production de masse de vêtements à bas prix.

Sensibiliser le grand public est donc essentiel. « Mon but derrière Montloup est d’offrir des produits différents et réfléchis. C’est aussi d’éduquer, explique la jeune entrepreneure du haut de ses 30 ans. C’est la raison pour laquelle je tiens un blogue, et mon métier d’enseignante en parallèle me comble encore plus à ce niveau-là. » Connaître les pratiques des marques, s’assurer que l’usine est socialement responsable, tracer le textile depuis la graine…

Pour une mode éco-responsable

Car ce n’est pas tout. La mode est une industrie qui pollue énormément. On attribue aux producteurs de vêtements l’émission de 1,2 milliard de tonnes de CO2 par an, ce qui représente jusqu’à 10 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. C’est la même proportion que celles engendrées par les trafics aérien et maritime réunis! On considère qu’un jean parcourt jusqu’à 65 000 km du champ de coton au magasin de vente, soit 1,5 fois le tour de la planète. C’est aussi le troisième secteur le plus consommateur d’eau dans le monde après la culture du blé et du riz.

Lila tient aux matériaux écologiques dans une industrie des plus polluantes. «L’écologie n’est plus un choix, mais un impératif, déclare-t-elle. C’est aussi vraiment important pour moi que ce soit fait le plus localement possible, car je pense que c’est une des solutions intéressantes aujourd’hui pour réduire les GES et combattre le réchauffement climatique. » Les enjeux de transport liés à la pandémie actuelle, qui ont notamment engendré des problèmes d’approvisionnement et une pénurie de coton biologique venu d’Inde, n’ont que renforcé l’ambition de Lila d’obtenir sa matière première à proximité, de la Californie et du Texas, par exemple.

Montloup conçoit et fabrique ses tissus à Montréal à partir de fibres écologiques (avec un faible pourcentage de synthétiques pour l’élasticité et la stabilité, jusqu’à ce qu’elle trouve d’autres alternatives pour être 100% naturel). Une fois tricotés, ils sont envoyés chez un teinturier en Ontario pour la finition, puisque « c’est une autre spécialité, ce ne sont pas les mêmes machines ». Lila participe donc activement à la slow fashion, ce nouveau mode de consommation et de production qui privilégie les circuits courts de production et de distribution.

Tricoter, un métier d’art vieux comme le monde 

« Avec Montloup, je veux produire moins, mais de meilleure qualité, et proposer des tissus qui vont durer dans le temps, explique cette passionnée de la matière, autant que des impacts et des processus. Je veux montrer une façon différente de faire les choses. »

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© Adriana Castillo
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© Morgane Clément Gagnon

Dans la manufacture, ce sont de vieilles machines circulaires qui tricotent. Parce que Lila a beau vouloir revenir à la source – créer une mode locale, durable, éthique, socialement et écologiquement responsable -, elle ne fait pas tout à la main, comme une araignée patiente. Elle est d’ailleurs enseignante en tricot au Centre des textiles contemporains de Montréal, où elle a appris les techniques de la fabrication. « J’ai aussi eu la chance d’avoir Joe, un mentor hors pair, confie-t-elle. On s’est rencontrés alors que je travaillais comme responsable de production dans une autre entreprise. J’avais 26 ans, une formation en design textile en poche, et je voulais apprendre à fabriquer les tissus, techniquement. Joe avait envie de partager ce qu’il savait. Il a traversé tous les grands chamboulements de l’industrie, depuis les années 60, époque à laquelle le secteur manufacturier était le plus gros de la métropole. J’avais besoin d’une relation de confiance avec quelqu’un de solide dans le métier pour partir à mon compte. C’est lui qui m’a soutenue depuis les débuts de Montloup, en 2018 ».

Lila aime la création et elle amène ce métier d’art à un autre niveau. Sa mère aussi est artiste, et a intégré le textile dans sa pratique. Sa grand-mère confectionnait ses vêtements. « J’étais attirée par les costumes, par la finesse et la délicatesse des tissus. Ce travail de longue haleine parti d’un simple fil… » Puis, Lila a misé sur la vie. Rencontrer les bonnes personnes au bon moment, se former là où elle pourrait apprendre les anciennes méthodes de création et la mécanique de base pour fabriquer les tissus, et y déposer son cœur pour pouvoir véhiculer ses valeurs.

« Le reste, la gestion d’entreprise, la comptabilité, je l’ai appris sur le tas. C’est une autre forme de créativité. En somme, j’ai réussi à créer le métier dont j’avais envie. Mon rêve, c’est de pouvoir faire du tricot et inclure la finition, mais à petite échelle, avoir mon laboratoire pour faire mes propres tests et pouvoir fournir des collections réduites de tissus spécifiques ».

Lila Rousselet se cache en amont de la confection des vêtements ; dissimulée derrière les grands designers, c’est pourtant elle la reine du fashion show, celle qui assure une mode d’une humanité nouvelle.

À propos de l'auteur(e)

Isabelle Naessens

À propos de Isabelle Naessens

Rédactrice, analyste, critique, Isabelle Naessens est une femme réfléchie, engagée et versatile qui a œuvré en relations internationales avant de se tourner vers la communication. Stratège relationnelle créative, elle se joint à l’équipe de DanieleHenkel.tv en tant que rédactrice principale et créatrice de contenus.