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Deep Sky : Capter le CO2 dans l’air et les océans aujourd’hui… pour hier et pour demain

Isabelle Naessens

24 mai 2023

7 minutes

Des génératrices sans diesel à base de biomasse forestières, des panneaux solaires flottants qui résistent à la haute mer, des engrais à base d’azote, des batteries décarbonées avec des électrodes sans métal : les jeunes pousses de la Clean Tech de chez nous continuent d’innover pour répondre aux nombreux défis que posent les changements climatiques. La toute première édition du Festival des solutions climatiques, rassemblant des startups de pointe et des investisseurs en technologie verte, s’est tenue à Montréal les 23 et 24 mai 2023.

Un titre de festival pour le moins encourageant, malgré les données alarmantes que Frédéric Lalonde a d’emblée posées sur la table. Cet entrepreneur en série, notamment à la tête de Hopper, la seule entreprise à planter des arbres à même le profit de ses réservations, a voulu creuser le sujet de l’environnement. Aujourd’hui, personne ne peut lui dire que son programme de compensation carbone est de la poudre aux yeux. Avec Deep Sky, il veut ni plus ni moins capter le CO2 accumulé dans l’air et les océans, et le stocker sous terre. Un projet d’une envergure titanesque.

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Frédéric Lalonde, entrepreneur en série, cofondateur de Hopper et Deep Sky

Penser le dérèglement climatique autrement

Son intervention a donné froid dans le dos. Ce genre de frissons humides qui courent le long de la colonne en faisant se dresser les poils sur les bras. Pilo-érection, pour les scientifiques dans la salle. Horripilation convient aussi, surtout devant les faits accomplis. « Voici la présentation la plus sombre que vous aurez jamais vu », n’a-t’il pas hésité à dire d’entrée de jeu. Greta Thunberg serait sûrement fière.

Cartésien, méthodique, Frédéric se penche sur les faits depuis 2019. Il a parcouru en détail les rapports du Giec, le Groupe d’experts inter-gouvernemental sur l’évolution du climat. Il s’est penché sur les courbes de Keeling, les variations du cycle du carbone depuis l’époque interglaciaire de l’Holocène, il a mis en corrélation les données, les a rapatriés pour en dresser l’historique effrayant et est arrivé à la conclusion que « tout ce qu’on entendait était inexact. La marge d’erreur est trop grande. Les scientifiques prédisent un réchauffement climatique entre 1.5 et 5 degrés : ils sont dans une incertitude totale! »  

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Photo prise en 2021... © Marek Jackowski, International Golden Turtle Photography Awards

Or, voici ce que l’on sait. À l’ère Pliocène, il y a environ cinquante millions d’années, a eu lieu un violent réchauffement climatique. Des palmiers ont poussé au Pôle Nord. Des forêts ont pris racine en Antarctique. Le Groenland était verdoyant, d’où il tire son nom. L’eau montait. La température était de trois à cinq degrés plus chaude que pendant les années 1800. Les volcans éruptaient, déstabilisant les réservoirs de méthane enfouis au fond des océans dans les sédiments. Le méthane, passant de gel à gaz, s’est transformé en CO2 en remontant. C’est la dernière fois que la planète a eu une concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère autour de 400ppm (parties de CO2 par million). Aujourd’hui, elle est de 421ppm avec les émissions que nous produisons. On est assis sur une bombe à retardement.

L’urgence d’agir était hier

Le cycle naturel du carbone est parti en vrille. Depuis l’industrialisation, la combustion des matières fossiles que nos activités ont générées de manière démesurée, a fait en sorte qu’il y a un surplus de carbone stocké dans l’atmosphère et dans les océans, qui ne peut plus être équilibré et régénéré naturellement.

« Le réchauffement de la planète s’accélère dix fois plus rapidement depuis 1980. Il y a cinquante ans, on était à 320ppm. Et l’effet ne se fait pas sentir de façon instantanée. Ce que l’on ressent aujourd’hui, est relié au 320ppm d’il y a cinquante ans, pas les 421ppm enregistrés… Et cet effet n’est pas linéaire, il est exponentiel. Sachez aussi que le CO2 reste emprisonné dans l’air de 300 à 10,000 ans. » Prenez une grande respiration, pendant qu’il en est encore temps.

L’Amazonie génère aujourd’hui plus de carbone qu’elle en absorbe ; elle ne peut plus être le poumon de notre planète. Les glaciers fondus ne se gèleront pas à nouveau demain matin. Augmentation alarmante du niveau et de la température de l’eau, tempêtes tropicales, sécheresses, inondations, feux de forêts : ce sont les conséquences d’il y a environ cinquante ans. 

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L’an dernier, la Californie a perdu 800,000 acres de terre agricole, les inondations en ont impacté plus de deux millions en Asie et l’Afrique a perdu 30% de sa production céréalière. Elle en a même interdit l’exportation. Crise alimentaire mondiale, économique, sociale et politique avec la radicalisation des gouvernements… Mais peu importe, car demain, c’est déjà trop tard. « À 421ppm, notre terre est inhabitable. We don’t have until 2100 to fix this. » 

Capturer et séquestrer du CO2 sous la terre et à grande échelle

Notre maison est en feu! L’heure n’est plus aux gentilles incitatives vertes. Évidemment, il faut arrêter de brûler les énergies fossiles, mais soyons réaliste : « la transition énergétique ne va pas se faire du jour au lendemain. On va continuer à utiliser du pétrole et du gaz naturel. D’ailleurs, à l’échelle mondiale, on augmente encore l’utilisation du charbon! Alors évidemment, il faut capter au niveau de nos cheminées. » 

Mais avant même de pouvoir renverser la vapeur, littéralement, si on fermait l’économie et qu’on arrêtait tout maintenant, le fameux délai entrave tout espoir. « Mais on peut encore faire quelque chose. Ça prend une stratégie de retrait avant même de commencer. C’est 800 millions de tonnes de CO2 qu’il faut éliminer d’ores et déjà, tout le CO2 historique, celui qui a été émis avant. On aurait dû commencer dans les années 1950-60. Le problème qu’on a, ce n’est pas la technologie pour le capter et le stocker, c’est le scale-up. L’ampleur est si grande, les impacts si accélérés, le deadline si serré, que ce qui prend trente ans à faire, on va devoir trouver un moyen de le faire en cinq. »

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La technologie est relativement simple. « En gros, c’est l’industrie pétrolière renversée. Ça a été testé en 1972 en prenant ce qui sortait des cheminées et en le retournant sous terre. » Relativement. Aujourd’hui, il existe une vingtaine de projets en développement pour capter le carbone dans l’air et dans les océans, et Deep Sky fonctionne en partenariat avec ces leaders technologiques mondiaux. En Islande par exemple, une installation près d’une centrale géothermique aspire l’air, en isole le gaz carbonique, le mélange à l’eau de la centrale, et le réinjecte sous terre. « Deux kilomètres sous nos pieds, il fait quatre cents degrés celsius et la pression est telle que le CO2 change d’état et peut se minéraliser. »

L’infrastructure nécessaire pour retirer des gigatonnes de tonnes de CO2 à un rythme rapide sera alimentée par des énergies renouvelables. « Le Québec, pour ses réserves d’hydroélectricité et sa géologie, est l’endroit de rêve pour faire démarrer cette industrie. L’Ontario aussi, qui gaspille son énergie, et peut-être l’Alberta. Ça prend cinquante millions de dollars. On en a presque un quart.» Investissement Québec et la firme canadienne Brightspark Ventures ont investi conjointement 10 M$. Joost Ouwerkerk, cofondateur de Hopper, et Laurence Tosi, ancien directeur financier d’Airbnb, font également partie des fondateurs.

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Le produit que vendra DeepSky est un crédit : la tonne négative de CO2, qui sera certainement aussi précieuse que l’or, du moins, qui devrait déjà l’être. 

I think a lot of these big problems will be solved by people like Mr. Lalonde who aren’t climate experts but bring innovative savvy to the space, croit Sophie Forest, associée directrice à Brighstpark Ventures et sur le Board de Hopper et Deep Sky.

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À propos de l'auteur(e)

Isabelle Naessens

À propos de Isabelle Naessens

Rédactrice, analyste, critique, Isabelle Naessens est une femme réfléchie, engagée et versatile qui a œuvré en relations internationales avant de se tourner vers la communication. Stratège relationnelle créative, elle se joint à l’équipe de Henkel Média en tant que rédactrice principale et créatrice de contenus.