COVID-19 | « La lueur d’espoir s’est transformée en frustration » – Jessy Riel, experte en santé psychologique en entreprise

Jean-François Cyr

14 janvier 2022

Certes, les impacts physiques de la COVID-19 sont nombreux. Or, plusieurs spécialistes arguent que les effets psychologiques, quoique moins apparents au printemps 2020, se sont bel et bien installés après 22 mois de crise sanitaire historique. Henkel média a discuté avec la fondatrice de l’entreprise Ax Conseil, Jessy Riel, qui est experte en santé psychologique et organisationnelle, afin d’en apprendre davantage quant aux répercussions de la pandémie sur les travailleurs.

Stress, anxiété, fatigue, détresse, frustration, colère sont des symptômes associés aux diverses phases de la pandémie. En juillet 2021, l’Organisation mondiale de la santé prévenait que différents effets seraient notables à long terme sur la santé mentale des populations. La transmission du virus, le confinement, l’auto-isolement, l’exclusion sociale, la contradiction de certaines mesures, la perte d’emploi temporaire, l’incertitude professionnelle et financière, la fermeture des écoles, les changements de routine, pratiquement personne ne sort indemne de ce paradigme singulier. Il en va de même pour le monde du travail.

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L’essoufflement

« Depuis le début de l’hiver 2021, j’ai observé un accroissement de l’essoufflement. De nombreux clients exprimaient leur désarroi alors que plusieurs n’avaient jamais fait d’anxiété. Ils affirmaient perdre le contrôle… J’ai dû leur expliquer qu’une année d’adaptation par rapport à la crise pouvait avoir un impact sur leur vie. » 

« Pendant un bon moment, les gens ont cru qu’ils ne seraient pas affectés. Mais, un jour, boum, ils ont été happés par la crise comme bien d’autres. Au printemps et à l’été 2021, une vague d’espoir a déferlé sur la population québécoise : le déconfinement, les promesses de la vaccination, la réouverture des commerces… les gens ont surfé sur une période d’enthousiasme et de liberté. Ils pouvaient enfin respirer. Malheureusement, tout s’est évanoui à l’approche de l’hiver. »

Jessy Riel observe que des sentiments différents habitent dorénavant ses clients. Les gens ne sont plus déstabilisés par la menace du virus, mais plutôt par les mesures sanitaires, qui changent d’un mois à l’autre. 

 

« Un jour le gouvernement affirme ceci, puis la semaine suivante il dit cela », souligne la spécialiste de santé mentale en milieu de travail. En d’autres termes, plusieurs personnes ont perdu le nord. Et cette déroute engendre évidemment de l’anxiété. 

« Par exemple, la fermeture temporaire des écoles. C’est un stress pour les parents de ne pas savoir, avec certitude, si leurs enfants iront bel et bien à l’école à la date envisagée (à noter que le 13 janvier, le gouvernement Legault a réaffirmé sa volonté de rouvrir les écoles quatre jours plus tard). Cela a un impact majeur sur le noyau familial et par la même occasion sur le milieu professionnel. Je dois dire que les parents se préoccupent aussi grandement de la qualité de l’enseignement offert à leur enfant depuis près de deux ans… À quoi les citoyens s’accrochent-ils actuellement ? À quoi les employeurs peuvent-ils croire, eux qui avaient fait de nombreux efforts durant une année ? »

Au travail, les effets de cette incertitude sont palpables. Une étude récente publiée en octobre par la firme de consultation en gestion LHH auprès de 14 800 travailleurs issus de 25 pays indique qu’ils sont plus épuisés que jamais.

40 % des employés canadiens affirment avoir souffert d’épuisement professionnel dans la dernière année 27 % des employés canadiens ont le sentiment que leur équilibre travail-vie personnelle s’est détérioré dans la dernière année.

54 % des jeunes dirigeants indiquent avoir souffert d’un épuisement professionnel et trois sur dix mentionnent que leur santé mentale et physique a décliné ces 12 derniers mois.

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De l’avis de Mme Riel, environ la moitié des travailleurs québécois qui font appel à ses services, depuis décembre, sont étroitement liés à la répercussion de la COVID-19. « Les gens se sont longtemps ralliés à la Santé publique. En ce moment, mes clients se questionnent beaucoup quant à la pertinence de ces efforts. La confiance s’étiole. Il y a beaucoup de déception, de découragement. L’être humain n’aime pas les zones floues, car c’est anxiogène. La fatigue morale et physique, déjà présente l’an passé, est exacerbée depuis décembre. La frustration s’ajoute à l’épuisement. »

« À l’hiver dernier, les problèmes de santé mentale étaient surtout provoqués par l’isolement et la solitude. En ce moment, j’observe que les causes se sont transformées sous les effets du doute et de la confusion : la colère, l’écœurement, l’abattement ont pris le relais. Le spectre a changé par rapport à l’an passé. 18 mois plus tard, je parle encore de la COVID-19, mais les sentiments se sont modifiés. Et de toute évidence, ces symptômes seront détectés durant longtemps. » 

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Un lourd bagage au travail

Les clients de Jessy Riel, qui sont issus d’entreprises de tout acabit, expriment souvent que ce lourd bagage personnel est « transporté » dans leur environnement professionnel. L’employé, fatigué et stressé, côtoie un patron tout aussi préoccupé.

« Ce n’est certainement pas une période facile pour les travailleurs, mais les employeurs sont également très affectés par la crise sanitaire », précise-t-elle. 

En effet, ils doivent composer avec une multitude de problèmes liés à la fragilité financière de leur compagnie, la pénurie de main-d’œuvre, les restrictions, les fermetures temporaires et imprévisibles des commerces, des fournisseurs, des partenaires… 

 

« Ça accroche entre dirigeants et employés. Je parle énormément de l’importance de la flexibilité et de l’indulgence. Au cours d’une séance de consultation, je rappelle toujours à mon client la réalité de l’employeur. L’empathie est une clé pour une meilleure relation. Tout le monde navigue dans ce contexte de pandémie. Parfois, les gens oublient ce constat, car ils ont le nez dans leur caca ! Comment maintenir le cap, sans s’épuiser ? Il faut notamment éviter les dangers du ruminement. »  

Au dire de Jessy Riel, de nouveaux clients sont apparus en raison de la crise. Assurément, le milieu du travail a été extrêmement chambardé. Les gens ne sont pas conscients de leur fragilité face à la COVID-19. Ils manquent de nuance dans leur analyse. De plus, de nombreux travailleurs tardent à demander du soutien, que ce soit auprès du département des ressources humaines de leur entreprise…

Des conseils pour atténuer les impacts néfastes de la pandémie sur soi ? 

« Il faut prendre du recul, se reposer, extérioriser son trop-plein, nuancer son analyse de la crise, éviter les scénarios catastrophiques, choisir avec précaution ses sources d’information, diminuer les heures d’exposition aux médias, passer du temps de qualité en famille ou en couple, retrouver les petits plaisirs de la vie, vivre le moment présent… »

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