Avortement, lait maternisé, et accès bafoué au travail pour les femmes Américaines

23 mai 2022

HenkelMedia.com
Notre chroniqueuses Valérie Beaudoin, experte de la politique américaine

Bien que les deux premiers éléments du titre semblent en opposition l’un envers l’autre, dans la réalité ils ont été tous deux des facteurs contribuant à l’accès au marché du travail. Vrai il y a 50 ans, encore vrai aujourd’hui.

Roe v. Wade au cœur des débats 

La fuite d’un document dans le média Politico en avril a causé une onde de choc aux États-Unis, mais ici aussi, au Canada, où le débat sur le droit à l’avortement, qu’on croyait clos, est à nouveau sur la sellette. Roe v. Wade est la décision phare qui garantit le droit constitutionnel de choisir… et elle date de 1973 !  La Cour suprême serait sur le point de la renverser.  

Au-delà des répercussions sociales, morales et sur la santé des femmes, ce retour possible à un monde où l’accès à la procédure est limité (voir criminel), pourrait avoir des répercussions économiques importantes. 

De nombreux chercheurs s’entendent en avançant que la décision de 1973 a eu un impact sur le marché du travail. En effet, les femmes composaient 43% de la force de travail en 1970 ; aujourd’hui, elles sont plus de 57% : c’est plus de la moitié

Ayant le pouvoir de choisir, les femmes ont pu terminer leurs études, éviter d’être en situation de pauvreté avec un nouveau-né souvent sans aucun filet social, et j’en passe. 

Si la décision est renversée, il est prévu qu’au moins la moitié des États interdisent ou restreignent considérablement l’accès à l’avortement. Pour les femmes aisées, ce changement impliquerait de se déplacer dans un autre État pour avoir recours à la procédure. Pour les femmes en situation de précarité, sans moyens financiers pour payer le déplacement et pallier les journées de travail manquées, ce serait catastrophique. 

HenkelMedia.com

La secrétaire du Trésor, Janet Yellen, a même déclaré récemment qu’il y aura des conséquences économiques sans équivoque pour les femmes affectées. Rappelons également que l’accès aux garderies est déjà extrêmement difficile et qu’il n’existe aucune réglementation pour aider financièrement les femmes qui souhaitent prendre un congé de maternité. Comme j’écrivais dans une chronique précédente, les entreprises ne sont en effet pas dans l’obligation d’accorder des avantages à cet égard. 

Pénurie de lait 

Et le lait maternisé dans tout ça? Il y a présentement une pénurie de lait maternisé au point où quand ce ne sont pas les tablettes d’un commerce qui sont vides, on demande aux clients de rationner leur lait. Les difficultés avec la chaîne d’approvisionnement, la pénurie de main d’œuvre et la fermeture d’une usine au Michigan sont quelques facteurs qui expliquent le problème. 

La situation est à ce point critique que le président Joe Biden a invoqué une loi datant de la Guerre froide pour accélérer la production de lait maternisé et a aussi créé un pont aérien pour aller chercher du lait à l’étranger ! La situation est une problématique sérieuse de santé publique, mais elle freine également plusieurs mamans qui veulent regagner le marché du travail. Avec peu ou pas de congé de maternité, elles retournent travailler quand le bambin est très souvent encore allaité ou a simplement besoin de lait maternisé. 

HenkelMedia.com

Les compagnies s’en mêlent 

Depuis avril, il y a une énorme pression sur les compagnies américaines pour qu’elles se positionnent sur le droit à l’avortement et dénoncent ce possible retour en arrière. Quelques-unes se sont prononcées et certaines ont même proposé de payer les frais de déplacements d’employées qui auraient besoin d’avoir une procédure hors de l’État où elles travaillent. Parmi celles-ci : Apple, Amazon, Bumble, Yelp, Citigroup, Airbnb et Levi Strauss, etc. L’autrice et journaliste québécoise, Liz Plank, a demandé, aux compagnies américaines, dans un article de Fortune, de prendre position immédiatement comme elles l’ont fait par le passé. 

Que ce soit pour le mariage entre personnes de même sexe, Black Lives Matter, les droits des personnes trans ou encore la dénonciation des restrictions au droit de vote dans certains États du sud des États-Unis, plusieurs se sont publiquement opposées. 

Selon elle, leur « enthousiasme » à se prononcer est sérieusement en retard. Si une situation semblable se produisait au Québec, il serait intéressant de voir comment les entreprises se positionneraient. Ce qui se passe de l’autre côté de la frontière est souvent un présage de ce qui pourrait se passer chez nous.

Avec la pénurie d’emploi, cet autre enjeu du lait maternisé risque d’envenimer une situation déjà difficile. À quand une réforme sociale ? Une question que je pose encore. Bien que la situation est loin d’être parfaite au Québec, nous avons beaucoup plus de chances que certaines de nos voisines américaines. Il ne faut toutefois pas prendre cela pour acquis. Les femmes et le travail, un sujet fragile qu’on ne peut contourner et qui mérite d’être constamment revu et corrigé. 

À propos de l'auteur(e)

Valérie Beaudoin

À propos de Valérie Beaudoin

Analyste et chroniqueuse

Valérie Beaudoin est analyse et chroniqueuse de politique américaine. Elle traite de divers enjeux de cette société, qui ont souvent un impact chez nous. Elle est également chercheure associée à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand et membre du Groupe de recherche en communication politique de l'Université Laval.