Alexandre Cecchi, virtuose de l’ébénisterie | Sauvegarder les métiers d’art techniques

Séries: Entrepreneurs artisans

Isabelle Naessens

22 avril 2022

Il y a de ces savoir-faire qui ne s’inventent pas, qu’il faut avoir apprivoisés, puis maniés des années durant, façonnant un tour de main qui ne s’apprend qu’avec le temps, après avoir poli mille fois des surfaces et des courbes aux petites heures du matin. Alors, les yeux rougis par un travail minutieux, l’échine courbée par les efforts et le front plissé de patience, la technique fait place au chef d’œuvre. Sous cette forme, l’ébénisterie est un métier qui tend à disparaître. Dans un contexte de fuite des talents, il est utile de s’arrêter quelques instants pour mieux comprendre une profession qui allie art, histoire et science, et qu’il faut préserver. Voici comment l’entrepreneur Alexandre Cecchi a su garder vivant ce savoir-faire ancestral.

Marqueteurs, tourneurs sur bois, tonneliers, vernisseurs, doreurs, tapissiers, sculpteurs, ornemanistes… autant de métiers des arts du bois qui semblent enfouis sous une couche de poussière. Ils ont pourtant tout à voir avec l’ébénisterie, un art plus raffiné que la menuiserie, à des années lumières de ce que Ingvar Kamprad a mis sur les rayons d’Ikea, des meubles identiques, fonctionnels et économiques. Ce que conçoit et fabrique Alexandre Cecchi, ce sont des pièces d’art qui subliment des essences de bois précieux et traversent le temps sans flétrir. 

Du bout de son crayon, il les a imaginées. Puis il a modelé la matière, il a façonné sa chimère afin qu’elle puisse prendre forme. Comme un musicien qui jouerait avec les vibrations harmoniques, l’artisan raccorde des fibres de bois vivant, creuse des rosaces, dessine des médaillons et réalise des placages ornés de frisages. Alexandre est un génie du bois qui rêve la perfection et réalise l’œuvre.

Se former autrement, une inspiration pour le Québec ?

« L’ébénisterie… c’était assez flou pour moi au départ, et ce qui m’y a conduit relève du mystère ! avoue Alexandre avec un air amusé. Comme bien des jeunes qui cherchent leur voie, j’étais indécis ». À ses dix-huit ans, il était loin de se douter de la place qu’occuperait ce métier si particulier dans sa vie, et des années qu’il y consacrerait. 

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« Après mon diplôme en ébénisterie traditionnelle, j’ai entamé mon Tour de France au sein de la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment. C’est une très vieille institution, dont les origines remontent à plus d’un millénaire. C’est un prolongement pratique de l’enseignement, basé sur une forme ancestrale de transmission des savoirs auprès de maîtres expérimentés ». Un peu comme un stage en entreprise chez nous, sauf que… quatre à six ans sont nécessaires avant d’être reçu compagnon, et que l’on incarne cette fonction à vie. « On s’engage à partager ce que l’on a appris aux maillons suivants ».

Ce modèle de formation est aussi résolument plus intime. « Une ville, une année, une embauche et un projet personnel qui synthétise les compétences apprises. Plus on avance, plus la maquette se complexifie.

Il faut vraiment être passionné, c’est très exigeant. Le jour, on est un ouvrier salarié, en entreprise. Puis on rentre dans le foyer, un hébergement commun à plusieurs sociétés de métiers engagées dans le compagnonnage. Les ouvriers dînent ensemble en col, cravate et veston. C’est un respect de la table, envers soi et envers les autres, un moment dédié, presque sacré. Puis le soir, on travaille sur les dessins techniques, on appréhende de nouveaux problèmes, et on peaufine notre maquette. Tout le monde a sa chance, mais huit ou neuf personnes sur dix partent avant la fin ».

La confrérie, sous des airs de Harry Potter avec des tablées à la façon Poudlard, fait l’éloge du métier d’ouvrier, mais aussi l’apprentissage du savoir-être. Au-delà de la découverte des différentes techniques et méthodes de travail à travers les régions, le voyage est un véritable parcours de vie, qui forme l’étudiant à devenir professionnel, et l’itinérant (c’est le terme utilisé pour faire référence aux nombreux déplacements) à devenir un homme accompli. « Le métier devient vecteur de valeurs ».

Devenir entrepreneur

Devenu contremaître au sein de la prestigieuse Maison Dissidi du non moins célèbre Faubourg Saint-Antoine, le jeune homme se dédie alors aux fastidieuses répliques de meubles du XVIIIe siècle, ceux du Louvre ou de Versailles par exemple. Puis, la vie parisienne étant ce qu’elle est, il décide de lever l’ancre et de faire confiance à la vie. C’est en plein Centre-du-Québec qu’il amarre en 2017, alors que le CV qu’il a jeté à la mer est reçu de l’autre côté de l’océan par Dominique Repetti, propriétaire de l’atelier Ébéniste d’art. Talentueux, Alexandre devient rapidement son associé. 

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Mais il a aussi beaucoup d’idées, et dès le printemps 2018, il commence à les faire valoir en son propre nom. Il fonde Cecchi. En toute humilité, il insiste : « comme dans n’importe quel métier, il faut être passionné. On ne s’invente pas artiste. C’est un mot galvaudé. À la base, la formation doit être technique. Puis, avec toute cette caisse à outils, on peut éventuellement faire quelque chose de créatif. Je suis avant tout un créateur de meubles ».

« Il y a eu ce premier mécène qui a déposé une liasse de 50 000 dollars sur le bureau pour que je confectionne des consoles contemporaines dans son hall d’entrée, faites de palissandre de santos, délicates à fabriquer. Il me faisait confiance à 100%. Grâce à lui, j’ai pu commencer à monter un portfolio avec des images réelles de ma vision qui allie traditions françaises et esthétiques nouvelles. »

Le maître ébéniste manie l’art du beau comme il peaufine la technique. Il porte en lui des années de tradition, qu’il parvient à transmuter. Quand il travaille, il est dans un état méditatif de contemplation et de concentration exceptionnels. « Ce qui me fascine, c’est de pouvoir m’exprimer à travers le bois, d’y mettre mes années d’apprentissage, mais aussi d’y déverser mes rêves et mon âme, tout ce qu’on ne peut dire avec la voix ». 

À propos de l'auteur(e)

Isabelle Naessens

À propos de Isabelle Naessens

Rédactrice, analyste, critique, Isabelle Naessens est une femme réfléchie, engagée et versatile qui a œuvré en relations internationales avant de se tourner vers la communication. Stratège relationnelle créative, elle se joint à l’équipe de Henkel Média en tant que rédactrice principale et créatrice de contenus.