Alexandra Bachand : la haute parfumerie et l’art du slowpreneuriat

Séries: Entrepreneurs artisans

12 août 2021

Dans cette série, les entrepreneurs artisans révèlent leurs talents de niche et les partagent par la voie de l’entrepreneuriat. Alexandra Bachand, artiste parfumeure, pose les jalons et marque les repères de son entreprise en y faisant l’éloge de l’imaginaire et de la lenteur. Émerveiller et évoquer des souvenirs par le slow art de la parfumerie, c’est la mission qu’incarne naturellement la jeune femme d’affaires, et qui font de ses créations exclusives et évanescentes, un succès au charme fou.

À travers les fenêtres blanches de l’atelier-boutique, il y a un carnet de formules, un orgue de composition, un ange de pierre grise, un géranium qui s’étire vers le soleil, et quelques mouillettes qu’une jolie écriture cursive a pris soin de nommer. Là, des flacons en rangées et des pipettes en bouquet; dans un coin, une tête d’hydrangée toute pâle attend patiemment que sèchent ses pétales rondes à côté des boîtes oblongues signées Alexandra Bachand. « Tout commence par un rêve ».

Éloge du détail, de la lenteur et de l’imaginaire

La Grange du Parfumeur : comme dans un roman de Proust ou de Flaubert, la réminiscence d’une époque révolue, un cliché sur fond sépia, le temps y parait suspendu. « Oui ici, le temps s’arrête, confie Alexandra, avec le charme désarmant d’une madame Bovary. Dans mon atelier, trône une horloge qui n’indique pas d’heure. Les visiteurs se laissent transporter par la beauté invisible du parfum et son évocation ». C’est elle qui les accueille près du cheval de manège à l’entrée du Jardin de senteurs qu’elle a imaginé pour faire découvrir son art en créant une exposition « Parfums à ciel ouvert ». Y flottent en ce mois d’août des effluves de mûres sauvage, de lys capiteux et d’un romantisme qui sans nul doute éveille les sens. Son mari Éric Delbaere, co-fondateur et aussi artiste, fait vivre l’expérience olfactive aux clients.

HenkelMedia.com
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Ici, le crédo connu dans le monde des affaires du « toujours plus loin, toujours plus vite », n’a pas sa place. « La composition des parfums, qui m’habite souvent une année durant, s’habille d’une narration poétique qui se prolonge jusque dans les petits détails que j’imagine avec autant de passion », écrit-elle. Tout est fait main et pensé avec soin. Jusqu’aux emballages, aux écritures, aux objets hétéroclites disposés çà et là qui ne sont pas le fruit du hasard mais d’une cohérence réfléchie. Tout concourt à raviver une émotion, à évoquer un souvenir puissant, à raconter une histoire, à se recueillir. « Aller puiser dans l’imaginaire est ma façon d’approcher mon métier, explique-t-elle. Je désire rallumer chez les grands cette étincelle qui pétille dans les yeux des enfants ».

Alexandra ne regarde pas ce que font les autres, elle plonge dans un univers fabuleux, le sien, plein de symbolismes, pour essayer de susciter l’émerveillement et offrir à ses clients des moments de bonheur à ramener dans leur intimité. Un pari réussi, puisque les ventes et les visites sont en croissance constante depuis l’ouverture en 2015. Sa plus récente création, Murmuration vient de remporter l’or au US Artisan Fragrance Awards 2021.

La voie du parfum: tout est possible

Pour la fondatrice de la maison de parfums tout est possible : il faut dire qu’elle vient d’une famille où tout l’était assurément. Restaurer une ancienne école pour en faire un hôtel dans un petit bourg des Cantons-de-l’Est, y proposer des balades en montgolfières, installer des glissades d’eau, pourquoi pas? Se lancer en parfumerie après une incursion en beaux-arts n’est qu’une grandeur de plus à saisir.

C’est l’histoire de son enfance, qui l’a profondément marquée, qui est au cœur de ce projet fou. « Parce que le parfum est cette douce étreinte qui tisse les plus belles histoires et nous rattache émotionnellement à ce que nous ressentons de plus précieux ». Si la jeune propriétaire voue une sincère affection à ses clients aujourd’hui, c’est qu’elle a vécu côte à côte avec les invités de son hôtel dans une intimité naturelle. Il y avait aussi ce vieil escalier de bois, les meubles ramenés des brocantes par sa tante, la serre verte et ce fameux parterre fleuri baptisé « Jardin Bachand » que ses grands-parents, paysagistes, avaient inauguré pompeusement. « C’est là où je me suis ouverte aux odeurs, se souvient l’artiste. C’est dans cette période où l’on découvre le pouvoir de nos sens que l’on crée des affinités et des points d’ancrage, des souvenirs ». Une découverte dans l’une des salles de classe condamnées, le laboratoire de chimie, allait achever de figer sa fascination pour le monde aérien, floral : cette boîte ancienne, une collection de papillons, serait plus tard à l’origine de ses créations et de son propre jardin, certifié oasis pour papillons et monarques.

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Entreprendre au service de l’art et de l’histoire  

Inspirée par le pouvoir d’évocation des odeurs qui transcendent le temps, Alexandra a réalisé un tour de force : elle a composé dix parfums pour raconter la nature humaine en temps de guerre dans l’exposition internationale Fleurs d’Armes consacrée à la Première Guerre Mondiale qui a tourné à Métis, Toronto, Vimy et Montréal de 2017 à 2020 et a été vue par des millions de visiteurs. L’histoire la passionne tant qu’elle réalise, à l’occasion du 500e anniversaire du décès de Léonard de Vinci pour Orford Musique, l’installation d’art olfactif Sfumato Invisible, un hommage à Mona Lisa. Le court film qui relate son processus de création lui a valu une place comme finaliste au Florence Film Awards. Capter des souvenirs et cristalliser des moments qui appartiennent au passé pour exprimer à chaque fois la nouvelle facette d’une histoire l’émeut énormément et lui a permis de positionner son entreprise.

Manier l’art de l’entrepreneuriat créatif

Sublimer des émotions, plonger dans la mémoire olfactive du temps et créer des lieux évocateurs est une évidence toute naturelle pour celle qui a développé un éventail de produits pour d’autres entreprises et qui a aussi été conceptrice graphique à l’intérieur de sa propre agence de communication à Montréal quelques années plus tôt. « J’ai été au service des marques, raconte-t-elle. Je connais les réflexes et les mécanismes de vente. Ce que je choisis aujourd’hui, c’est un entrepreneuriat artisan, humain et créatif ».

La parfumerie n’est pas une lubie passagère pour la jeune maman qui a passé dix ans à voyager, découvrir, se former aux côtés de grands maîtres français; elle est aussi diplômée de la prestigieuse Perfumery Art School du Royaume-Uni. « Ce qui m’a aidé pour trouver ma voie dans l’entrepreneuriat, c’est l’école de l’entrepreneuriat au féminin B-School de Marie Forleo basée à New York. C’est ce qui m’a permis de trouver ma ligne et d’assurer que je puisse conserver mon authenticité ».

Au-delà de la maîtrise d’un savoir-faire unique, l’alchimiste jongle avec chaque étape du développement de son entreprise avec une agilité et une conscience assumée. C’est dans son laboratoire annexée à la Grange qu’elle opère la magie et crée des parfums en petits lots exclusifs. Chaque flacon est embouteillé et étiqueté à la main, une opération qui lui est chère. « C’est fondamental pour moi que la logistique soit impeccable. Avant d’ouvrir au public, j’ai établi les meilleures pratiques possibles pour mon inventaire, le site web, la fabrication et l’embouteillage. Je ne voulais pas être prise au dépourvu une fois la croissance lancée ». Un pari juste pour la jeune entrepreneure qui a les ailes déployées.

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À propos de l'auteur(e)

Isabelle Naessens

À propos de Isabelle Naessens

Rédactrice, analyste, critique, Isabelle Naessens est une femme réfléchie, engagée et versatile qui a œuvré en relations internationales avant de se tourner vers la communication. Stratège relationnelle créative, elle se joint à l’équipe de DanieleHenkel.tv en tant que rédactrice principale et créatrice de contenus.