Accès au financement des entreprises autochtones | Réalités et défis

8 mars 2022

Si en affaires, les réseaux sont des tremplins inestimables, l’argent constitue toujours le nerf de la guerre. Or, pour les entreprises autochtones, le terrain de jeu s’arrête souvent à la limite de leurs communautés et l’accès au capital demeure un défi. Nous avons parlé des solutions possibles avec Sévrine Labelle, présidente-directrice générale de Evol, qui a notamment pour mission de les financer et de les accompagner, ainsi qu’avec Mélanie Paul, une figure emblématique de l’entrepreneuriat autochtone au Québec.

Evol croit en la force d’une économie réellement diversifiée. Il faudrait retrouver dans la population entrepreneuriale la même richesse que dans la population en général. Cela fait déjà quelques années qu’on a entamé la réflexion, afin de pouvoir servir une plus vaste clientèle, à l’image de notre société diversifiée. En 2021, Evol a élargi son offre pour soutenir les entrepreneur.e.s appartenant à des groupes encore sous-représentés en entrepreneuriat. Il est clair que les autochtones n’ont pas encore eu l’opportunité de déployer leur plein potentiel entrepreneurial. Or il est là, en pleine ébullition, et nous souhaitons leur faciliter l’accès à du financement et à nos services d’accompagnement. 

Insaisissables

« Quand on commence notre vie d’entrepreneur, quand on a un rêve, les institutions financières ne nous connaissent pas : c’est extrêmement difficile d’aller chercher l’approbation des banques », avait expliqué Josée Leblanc, propriétaire d’Atikuss, lors du Grand cercle économique des Peuples autochtones et du Québec qui s’était tenu en novembre 2021. L’invitation avait été lancée aux gens d’affaires et aux élus de trouver ensemble des moyens d’assurer l’inclusion et la pleine participation des populations autochtones à l’économie québécoise.

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Mais la réalité est parfois loin des bonnes intentions. « Le défi de se faire financer est bel et bien là. En réalité, nous sommes encore considérés comme les enfants de la Reine, sous la tutelle du ministère des affaires indiennes confirme Mélanie Paul, qui a intégré l’entreprise familiale Groupe ADL (devenue Granules LG), il y a vingt ans, pour en être vice-présidente pendant une dizaine d’années. Mon père a lancé ses entreprises et il a montré que c’était possible. Précurseur, il a été l’un des premiers autochtones à diriger une caisse Desjardins et à porter plus loin la cause du financement des gens des Premières Nations. On avance un pas à la fois ».

Selon la Loi sur les Indiens (qui date de 1876), un Autochtone ne peut pas contracter une hypothèque ou mettre ses actifs en garantie pour pouvoir faire un emprunt pour son entreprise. Il n’a pas de droit de propriété et les biens situés sur une réserve sont insaisissables. On comprend mieux pourquoi les institutions financières sont restées frileuses. Sans levier économique, l’accès au crédit s’est vu bloqué. Et mobiliser une somme complète, c’est beaucoup d’argent gelé dans les garanties avant même de pouvoir opérer.

 

Plaidoyer pour un financement flexible

Pour contourner le problème de cautionnement et de financement, les conseils de bande ont mis en place différentes solutions, comme former des sociétés en commandite ou faire office de représentant du prêteur. Ainsi, des institutions comme la Banque de développement du Canada négocient des ententes tripartites avec l’entrepreneur et le conseil de bande, lequel peut saisir les biens si nécessaire. D’autres ont choisi de sortir l’économie du politique ; c’est ce qu’a voulu faire le père de Mélanie Paul pour sa communauté de Mashteuiatsh en contribuant à la création des Sociétés de développement économique, similaires au Centre de développement local (CLD). D’autres ont des Chambres de commerce, comme celle de Sept-Îles-Uashat.

« Les communautés se sont structurées différemment, explique Mme Paul. Chacune possède des réalités politiques, économiques et sociales différentes ». Et Mme Labelle de renchérir : « Il faut avoir des politiques de financement flexibles pour pouvoir s’adapter aux différents besoins de ces clientèles ».

Des partenariats pour être utiles et pertinents

« On ne se targue pas d’être des experts des communautés autochtones, continue-t-elle. Il y a plus de cinquante communautés, dont certaines sont isolées. C’est pourquoi on choisit d’établir des partenariats avec des organismes locaux qui sont imprégnés des réalités sur le terrain, notamment avec la SOCCA et la Commission de développement économique des Premières Nations du Québec et du Labrador. C’est par eux que nous pourrons mieux comprendre leurs défis, améliorer nos politiques d’accès au financement et adapter nos services d’accompagnement. Nous avons une volonté sincère de nous rendre accessibles, utiles et pertinents ».

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Evol est en train de construire des relations avec le monde des affaires autochtone, un travail de longue haleine, de vision et de ténacité, dont elle est humblement consciente. Cette cocréation allume aussi la présidente d’Inukshuk Synergie et d’Akua Nature. Créer des alliances est au cœur de la motivation de celle qui est aussi cofondatrice de Mocassins et talons hauts, une initiative pour faire rayonner les modèles de réussite d’ entrepreneures autochtones à travers la province. « Parce qu’on a des images de femmes fortes et positives ; parce qu’on est beaucoup plus qu’une mode ou un momentum dans la politique et la société québécoise ».

À propos de l'auteur(e)

Isabelle Naessens

À propos de Isabelle Naessens

Rédactrice, analyste, critique, Isabelle Naessens est une femme réfléchie, engagée et versatile qui a œuvré en relations internationales avant de se tourner vers la communication. Stratège relationnelle créative, elle se joint à l’équipe de Henkel Média en tant que rédactrice principale et créatrice de contenus.